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Jean-Marc Huitorel, 2004

L´endroit où ça prend, par Jean Marc Huitorel pour la publication de l'exposition à la galerie du TNB / Frac Bretagne

Il faut bien commencer.

On parle de Love qui est une chorégraphie de Loïc Touzé et de Latifa Laâbissi, à laquelle Jocelyn Cottencin a collaboré, sans que cela se puisse réduire au seul apport scénographique. Il y a bien sûr ce fond de plateau, une image de forêt, une sorte d'archétype où tout pittoresque serait gommé, une photographie à réactiver. On la retrouve dans l'exposition, ici, en une tout autre configuration. C'est un fil. Parmi d'autres. Loïc Touzé et lui se sont rencontrés en 2001 lors de l'événement intitulé Déplacer que La Criée, le Centre d'art contemporain de Rennes, avait organisé et où Cottencin avait présenté un travail photographique élaboré avec le danseur Mathieu Doze.


Il parle de Love.
Love s'est conçu à partir d'une autre pièce, Morceau, pour laquelle j'avais collaboré à l'étape de recherche. Loïc est parti d'une séquence de Morceau, un peu surjouée, un peu expressionniste. Les données de départ consistaient en un espace réduit, très éclairé, où se trouvait une image. Puis les différentes sessions de travail ont amené d'autres matériaux. Plus Latifa (Laâbissi) et Loïc (Touzé) avançaient, plus il me semblait que l'intervention visuelle devait aller dans le sens de l'épure. En dire le moins possible, tout en créant un espace qui soit un amplificateur de ce qui se passe sur le plateau. Au début, ce dernier fut peint en rouge ; mais, bien que cela soit assez efficace, je trouvais l'effet trop marqué, trop symbolique. J'ai alors proposé d'utiliser une couleur qui vibre entre le vert et le bleu, de manière à créer une sorte de ton sur ton avec les costumes (short et tee-shirt bleu foncé). On peut rapprocher cela d'un fond vidéo, sur lequel les actions se déroulent sans contexte. Du coup, c'est l'imaginaire qui travaille. Même attitude pour l'image, enlever des informations : ce n'est pas une photographie couleur réaliste, mais une idée, un archétype de forêt. En la plaçant au dessus de la scène, elle renvoie à un environnement possible, sans que cela bloque l'action.Me vient alors cette question que je lui pose. 
Mets-tu sur le même plan ton intervention dans le travail des autres et les interventions des autres dans ton propre travail ?
Lorsque je participe au projet de quelqu'un, je pars de son terrain et je nourris le travail de mes interrogations, de mes réflexions. Lorsque je porte un projet, en revanche, je pars de mon point de vue. Ensuite je cherche ceux qui sont susceptibles d'y participer, mais le plus souvent, ceux-ci apparaissent tout naturellement. Par exemple, Lieuxcommuns est né de mes propres interrogations sur l'environnement, sur l'espace dans lequel j'évoluais. De là cette envie de constituer un atelier autour de l'édition (mais pas seulement) en y invitant d'autres personnes. Des croisements s'opèrent alors entre le travail personnel (l'édition Une Journée avec, qui était un aspect de ma participation dans Le Grand Atelier, l'exposition itinérante de Jérôme Sans à travers cinq villes de l'Ouest de la France), et de celui d'autres artistes comme Anne Durez. Et de cette mise en commun naissent toujours d'autres projets. Nous préparons en ce moment deux publications. L'une concerne le travail de Loïc (Touzé) et l'autre est un ouvrage sur Stalker, ce groupe d'artistes italiens, architectes au départ et qui se sont fait connaître en Europe par leurs dérives urbaines. Ils étaient venus à Rennes, il y a deux ans, pour une session de travail qui s'est déroulée dans mon atelier, et c'est là que ce projet a pris corps. Ensuite ils ont également réalisé une marche ici.
On pourrait avancer que, d'une certaine manière, le mode déambulatoire de Stalker, comme les pièces de Loïc Touzé, voire les vidéos et les photos d'Anne Durez qui traquent les instants du passage, la bascule d'un état dans un autre, participent du travail et de l'univers de Jocelyn Cottencin. Lui, je l'ai d'abord connu comme graphiste, et quand nous avons, pour la première fois, vraiment parlé tous les deux, le banc de mousse revêtu de tissu, semi circulaire, sur lequel nous nous entretenons aujourd'hui, était aussi présent que les photographies d'Une Journée avec, qui nous faisaient face. Et, comme il évoquait sa collaboration avec le chorégraphe Daniel Larrieu, ses projets de mobilier urbain pour un campus universitaire à Nice, je me suis rendu compte qu'on ne pouvait dissocier cette activité de graphiste de son travail de designer, mais aussi de photographe. Et que tout cela constituait un ensemble d'apparence hétéroclite mais que seule une posture d'artiste pouvait fédérer. Il apparaissait clairement alors que le travail de Jocelyn Cottencin ne s'identifierait que dans sa diversité, dans des pratiques éclatées qu'il conviendrait dès lors de correctement circonscrire en attendant qu'occasion lui soit donnée de les présenter au public dans cette cohérence profonde qu'il me fallait bien leur reconnaître.La proposition d'exposition que m'a faite Catherine Elkar pour le TNB est fondatrice. Elle me permet de mettre en relation des éléments qui, pour moi, le sont naturellement, mais qui n'ont jamais été présentés dans un seul espace. Toutes les facettes disjointes de mon travail, je les active en même temps sans que cela fasse panoplie (je veux éviter ça). Ce projet a lieu dans la galerie du TNB, qui est un endroit qui n'a pour ainsi dire que des contraintes (une hauteur énorme, des poteaux, des murs courbes, des baies vitrées sur toute la surface et un espace en forme de grand couloir). Malgré tout cela, c'est un lieu très intéressant et le projet réalisé, non seulement a tenu compte de ces contraintes, mais les a largement utilisées. Habituellement, les vitres sont masquées par des rideaux qui filtrent la lumière. En retirant ceux-ci, le rapport à l'espace change du tout au tout. Mon intervention se compose de différents vocabulaires constitués de photographies de marcheurs-, d'un grand paysage de forêt, d'interventions graphiques. La vue sur la ville que permettent les baies vitrées devient un élément de l'ensemble.
C'est à ce moment-là que le terme de «-cristallisation-» apparaît dans notre conversation. En l'employant, je pensais à Stendhal qui est l'auteur de ce concept et qui, pour l'essentiel, l'applique au sentiment amoureux. 
(«-Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants, mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.-» Stendhal, De l'Amour, 1822). 
Je voyais dans cette exposition du TNB l'exemple d'un autre type de cristallisation, ce moment où des éléments épars et volatiles de ce que l'on pourrait aussi appeler une manière de vivre, se fixent en un objet visible qui est, précisément, l'exposition. Mais j'ai vite senti que le terme ne lui convenait pas bien qu'il y revînt sans cesse comme à quelque chose qui vous titille et vous agace.
C'est plutôt assembler les choses que cristalliser. Cristalliser, pour moi, ça voudrait dire qu'à un moment ça s'arrête. Or il ne s'agit ici que d'un état des choses, suspendu, en attente ; et qui, ensuite, va se déconstruire pour se reconfigurer ailleurs, différemment. Ce que je cherche à faire : donner les éléments sans jamais les fixer. Laisser ouvert, afin que le visiteur puisse se construire sa propre histoire, son propre cheminement. 
Alors est apparu le terme de fluidité. M'avait frappé cette manière si particulière de circuler entre les domaines et les matériaux, entre les champs de l'art, du design, de l'architecture, du mouvement, de la performance et de la chorégraphie. De l'art au croisement des arts appliqués et des arts de la scène. Il a une expression pour ça et qui résume tout, c'est L'ENDROIT OÙ ÇA PREND. Et c'est bien cette disponibilité-là qui le caractérise, ce pragmatisme assumé et toujours aux aguets. À cette si évidente disposition, je vois deux origines (au moins). 
Sa formation tout d'abord : 
l'École Nationale des Arts Décoratifs (les Arts Déco). Quand il y est entré, à la fin des années 80, sa principale référence culturelle était le graphisme anglais, celui des pochettes de disques et les courants musicaux qui leur correspondent (Factory, 4AD, One little indian,...), le design également, celui de Ron Arad, Tom Dixon. Mais tout cela comme ambiance, comme source d'énergie, plus que comme terrain d'exercice. Réaliser, produire dans ces zones ne l'intéressait pas vraiment-; ce qu'il cherchait à saisir, c'est une sorte d'air du temps, une manière de se mouvoir tant par son corps que par son esprit et ses sensations. Mais la seconde source de cette fluidité est sans nul doute à rechercher dans son passé sportif. 
Jocelyn Cottencin, en effet, pratiqua le windsurfing (planche à voile) à un niveau plus que respectable puisqu'il participa aux championnats du monde de cette discipline. Un as de la glisse, donc. Et c'est à cette qualité là que j'ai récemment songée quand je lui ai proposé de concevoir un objet graphique qui accompagnerait l'exposition «-Sportivement vôtre-» que nous préparions, Dominique Marchès et moi, au Domaine de Chamarande. 
Il décrit (comme on raconte) son exposition du TNB. Parfois, je l'interromps.
Tu entres dans l'espace et tu tombes sur une phrase faite de lettres en motifs végétaux. C'est : « La consommation d'oxygène est différente d'un individu à l'autre-». ça sonne comme une évidence et en même temps ça ouvre sur des interrogations particulières, ça te happe dans l'espace. Et très vite, il y a ce banc qui est une réplique de celui que j'ai conçu pour l'espace public à Locminé. Il prend le contre-pied des interdits qui pèsent de plus en plus sur les bancs publics où, par exemple, il n'est plus possible de s'allonger. Celui-ci invite à la conversation, au vis-à-vis, à la rencontre. C'est aussi un geste politique que d'envisager le corps dans son lien à l'autre au sein de l'espace public. Si à ce moment de la déambulation tu penses avoir compris, il y a immédiatement un élément qui vient tout brouiller. C'est, vue du banc, cette grande image de forêt qui vient de Love et qui trouve ici une nouvelle configuration. Cela joue avec cet espace du TNB, lui-même parsemé de colonnes, des colonnes que je m'approprie et que je repeins en un dégradé de bleu, de plus en plus clair, jusqu'au presque blanc.
C'est Baudelaire : «-La nature est un temple où de vivants piliers...-» Cela s'appelle Correspondances mais ça je ne l'ai pas dit. Jocelyn enchaîne : Ce ne sont qu'interférences (lui dit «-interférences-». Soit). Ce ne sont que des invitations. Décidément : L'Invitation au voyage à présent... Baudelaire ne parlait certes pas de fluidité mais les synesthésies, à les envisager ainsi, peuvent se comprendre comme autant de tentatives en vue d'une lecture fluide du monde, cette fameuse «-harmonie du soir-». Mais l'artiste tient à poursuivre la visite de son idée d'exposition.
C'est là qu'on arrive sur cette forme que j'appelle Praticable N°3, une sorte de galet. C'est parti de l'idée d'un support naturel pour le corps, quelque chose qui épouserait la colonne vertébrale. Comme ces rochers qu'on cherche au bord de la mer et sur quoi on pourrait s'allonger. Christophe Bigot, que j'ai rencontré alors qu'il intervenait aux Arts Déco. sur les questions de résine et de moulage, a fabriqué cette forme de deux mètres sur trois, sur soixante dix centimètres de hauteur, plus proche du design que de la sculpture et cependant sans lien véritable avec l'idée qu'on se fait habituellement du design. Mais c'est fait pour le corps. C'est une espèce de masse très tendue, toute en courbes et contre-courbes. Le polystyrène dont elle est constituée renvoie au corps la chaleur que celui-ci lui a transmise. J'aimerais beaucoup pousser plus loin ce statut hybride entre art et design, par exemple si des gens comme Capellini diffusaient ça-! Créer des interférences-!
Et puis, jouxtant le grand paysage de forêt, il y a les photographies des marcheurs de Thessalonique, qui font partie du projet Around. Il se compose d'un corpus d'images fixes et de vidéos, qui peuvent «-s'assembler-» de différentes manières. Ici, j'ai choisi de ne présenter qu'une série de photographies, ce qui me permet d'accentuer la relation à l'espace, à la déambulation.
Précision. Dans ces images, quasiment à l'échelle 1, les gens circulent dans l'espace public, métaphore de l'espace européen tel que l'ont défini les accords dits de Shengen, à pied ou en deux roues, jeunes ou vieux, des passants. Le tout baigne dans une lumière bleutée qui est une constante chez lui si on se réfère à la forêt ou à d'autres images... Cela a également pris la forme d'une édition (Around Thessaloniki, produit par Lieuxcommuns et l'AFAA) car il fallait bien que cette circulation des humains circule à son tour, et nul mieux que le livre pouvait y parvenir. 
Je montre également la vidéo Mass culture-. Ce travail part de la captation d'une recherche de Loïc Touzé intitulée Masse-. C'est parti d'une résidence de Loïc au centre chorégraphique de Caen où il souhaitait travailler sur l'idée de collégialité. Mais finalement, à l'issue d'échanges avec les personnes présentes (parmi lesquelles Latifa Laâbissi et Isabelle Launay), cela a débouché sur une action : la rencontre de leur groupe avec un autre corps constitué. La première Masse a eu lieu avec la troupe Lacascade. Les modalités sont simples : les yeux fermés, les gens se déplacent dans un espace, essayent de se retrouver en un point central, et lorsqu'ils ont la sensation d'être bien regroupés, à l'inverse de la foule qui a tendance à s'ériger, «-la masse-», elle, se dépose au sol. Celle que l'on voit sur la vidéo a été réalisée à Rennes avec l'équipe de rugby d'une petite ville voisine, Le Rheu. J'ai conçu cette vidéo comme n'ayant ni début, ni fin. Elle est mise en boucle. Ce qui m'intéresse là encore, c'est la circulation, le rapport au corps, comment les liens se forment, etc... Des images fixes sont ménagées au début et à la fin de chaque action. Ces «-arrêts-», de durée variable, déterminent la durée de chaque séquence.
Tout au fond de l'espace, se trouve une grande table avec des livres, ceux réalisés dans le cadre de Lieuxcommuns, les projets en cours... 

Un tel récit d'exposition est forcément une visite guidée c'est-à-dire le contraire de ce que se voudrait l'exposition elle-même. L'exposition, ici, comme expérience, une œuvre rigoureusement performative, appréhendable dans le seul et libre exercice de celui qui s'y trouve. Car ce qui est unique, comme on dit «-exemplaire unique-» ou, dans le vocabulaire classique de l'art, «--œuvre originale--», ce ne sont sûrement pas les objets -qui sont par leur nature, leur ambition et leur fonction, résolument multiples - mais bien leur actualité, cette singulière occurrence, c'est-à-dire l'exposition elle-même, l'expérience proposée à chacun de l'exposition.