Jocelyn Cottencin

MONUMENTAL

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MONUMENTAL

Travaillant à cheval entre installation, architecture, graphisme,  vidéo et danse, Jocelyn Cottencin propose logiquement avec Monumental un projet qui déplace subtilement les frontières. Au départ, Monumental était un film ; à l'arrivée, c'est aussi une proposition pour le plateau. Au départ, des monuments, des statues, des mémoriaux qui scandent l'espace public. À l'arrivée, une mise en mouvement de ces structures de pierre ou de béton par douze interprètes / chorégraphes que Jocelyn Cottencin a rencontré au fil de ses collaborations. Il ne s'agit pas avec Monumental de construire des sculptures vivantes mais au contraire de faire bouger les images fixes, de flouter les formes figées de la statuaire pour que naissent un récit, l'ébauche flottante d'une narration. On pourrait raconter la belle histoire de Monumental comme ceci : Cottencin et ses interprètes introduisent du jeu et du temps dans l'espace inamovible de la mémoire collective et regardent l'effet que ça (nous) fait.

Stéphane Bouquet-


Conception : Jocelyn Cottencin
Performeurs représentations Mac-Val, Paris : Katerina Andreou, Bryan Campbell, Ondine Cloez, Volmir Cordeiro, Matthieu Doze, Rémy Héritier, Yves-Noël Genod, Calixto Neto, Elise Olhandeguy, Carole Perdereau, Ana Pi, Agnieszka Ryszkiewicz
Performeurs représentations Centre Pompidou, Paris : Katerina Andreou, Yaïr Barelli, Nuno Bizarro, Bryan Campbell, Ondine Cloez, Volmir Cordeiro, Matthieu Doze, Madeleine Fournier, Yves-Noël Genod, Elise Olhandeguy Carole Perdereau, Mickael Phelippeau, Agnieszka Ryszkiewicz


Monumental a été soutenu par la Fondation d'entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings.

Coproduction scénique : Musée de la danse, Centre George Pompidou
Coproduction film : Musée des beaux arts de Calais, Frac Basse-Normandie, Sainsbury Center for Visual Arts (Norwich)
Production déléguée : Météores

Images : Représentations au Centre Pompidou Paris les 21 et 22 avril 2016

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Two Monumental Shows in Paris: One Large, One Small

Design Observer, essay by Véronique Vienne

There are two artists with shows you shouldn't miss if you happen to be in Paris this summer: Bill Viola, with a major retrospective at the Grand Palais, and, more modestly, Jocelyn Cottencin, a French graphic designer whose work is tucked away in a small room in the back of the Musée des Arts Décoratifs.

Both men are using slow motion to conjure up larger than life emotions. Both are exploring the monumental dimensions of timeless themes such as grief, death, transfiguration, remembrance and commemoration. But while Viola shoots videos at a high-speed frame rate to extend the duration of the action, slow it down, and increase its dramatic impact, Cottencin choreographs in real time a ballet in which dancers evolve slowing on the stage in a seamless continuum of protracted poses.

Viola's cathedral-like video installations are awe-inspiring — there is no other word for it. He is an alchemist, a master, a poet who reinterprets, for the 21st century, the notion of “The Sublime”, as defined by Romantic landscape painters in the 19th century. However, his grand gestures are dwarfed by the less flamboyant art piece presented by Cottencin at the Art Déacoratifs, in the context of a group show. David with his sling (and his cheap video projector) outclasses the Goliath of special effects, electronic sound, and image technology.

Cottencin's 45-minute film, Monumental, is a silently unfolding pageant. It was commissioned as the centerpiece of a contemporary art festival, with exhibitions and events on either side of the Channel — in Norwich, Calais and Caen for the commemoration of 100th anniversary of WWI and the 70th anniversary of the Normandy landings. More than 60 artists in France and England have been invited to reflect on what constitutes a “monument”, and express, in various media, its funerary and celebratory dimension. Cottencin directed twelve dancers to interpret the dynamic qualities of specific French and British war monuments — a lookout tower, hidden bunkers, memorials to soldiers, and Rodin's The Burghers of Calais, among them.

Dressed in colorful street clothes, the performers are plowing into each other, as if moved by the same force that drives tectonic plates. Uninterrupted, deliberate, visceral, the collisions are majestic. You can't take your eyes off them as they weave slowly in and out of each other's embrace to form new patterns of spontaneous interaction.

No effort is made to help you figure out which monument is being portrayed, but visual references flash in your mind: the raising of the flag at Iwo Jima, Delacroix's Liberty Leading the People, a tangle of actors from the Living Theater, the dancing group by Carpeaux on the facade of the Paris Opera, or Occupy Wall Street activists wielding brooms to clean up Zucotti Park.

Like his dancers, Cottencin channels movements into original forms. A buoyant graphic designer, he mixes techniques and formats. He uses typography as a paintbrush, dripping letterforms on pages, posters, walls and billboards with calligraphic abandon. Endlessly fascinated by the temporal dimension of graphic expression, he often collaborates with dancers and actors. With his students, he initiates performances during which the kids get a chance to take possession of an empty stage as they would an empty page. On display at the Arts Décoratifs museum is another of Cottencin's choreographic video piece, Vocabulario, in which a man with a windbreaker and a knapsack spells out the word “landscape.”

Romantic landscapes, historic landmarks, war memorials, monuments — for Cottencin, these constructed venues are not permanent sites of remembrance but moveable typographical forms that populate our collective memory. They evoke shared emotions while encouraging us to explore the deep recesses of our imagination. 
Véronique Vienne


INFORMATION
Bill Viola
Grand Palais, Galleries Nationales, 3, avenue du Général Eisenhower, 75008, Paris, until July 21, 2014

Recto Verso
Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris, Until November 9th, 2014

Monument: International Exhibition
Musée des Beaux-Arts, Calais, France, until November 16, 2014
Frac Basse-Normandie, Caen, France (closed)
Sainsbury Center for Visual Arts and Undercroft, City Hall, Norwich, UK, until July 27, 2014


 

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REVUE STRABIC

Monumental · Pour une exploration mobile de la notion de monument

Premier essai remarquable pour le plasticien Jocelyn Cottencin – autrement connu pour ses travaux en design graphique et en scénographie – qui signe avec Monumental une pièce performative et fait une entrée réussie dans le champ chorégraphique.

On avait pris nos places la veille, on avait seulement aperçu quelques images de la pièce et on ne savait pas vraiment à quoi s'attendre, mais paradoxalement on avait déjà un peu anticipé la soirée : se succéderait sur scène une série de tableaux clairement identifiés, des compositions évidentes et figées, entrecoupées de noirs pour laisser le temps aux interprètes de composer le tableau suivant. Mais le programme de salle à l'entrée nous annonce un tout autre menu : « Chaque monument sélectionné par l'artiste est incarné, restitué par le mouvement que provoque l'apparition d'images qui peuvent faire référence à l'histoire de l'art comme à l'actualité la plus proche. L'espace scénique devient un fascinant récit et les corps patrimoines ».

Monuments en mouvement

Vaste projet, et c'est pourtant bien ce qui nous attend ce soir-là. Justesse du propos quant à ce que nous avons découvert sur le plateau de Beaubourg : une pièce tout à fait à la hauteur des ambitions de son programme.

Le dispositif est simple. Des gradins condamnés à l'accès, une scène donnée à investir aux spectateurs, un cadre dessiné au centre de celle-ci et délimité par un amas savamment rangé de tasseaux de bois et de vêtements aux couleurs vives. Quelques banquettes et coussins éparpillés autour, et 12 performeurs/danseurs se mêlant clandestinement aux spectateurs. Tout est là, costumes, interprètes, public et décors. Il n'y aura aucune entrée ou sortie de plateau avant la fin de la représentation et nul élément extérieur n'y sera introduit. Pas d'objet superflu : tout ici a une fonction.

La distinction usuelle en scène / hors scène devient de ce fait définitivement caduque. Ici tout se passe sous le regard curieux des spectateurs. S'applique alors sans doute davantage la notion cinématographique de « hors cadre », désignant ce qui n'est pas enregistré sur la pellicule mais qui advient et prend forme sous les yeux de l'équipe technique, au-delà de l'œil de la caméra. Passée la frontière du cadre préalablement dessiné au sol, les danseurs sortent de l'interprétation et quittent le tableau en cours de représentation en son sein mais restent toujours à vue des spectateurs.

Le public devient témoin de ce qui est en train de se faire et assiste ainsi à l'intégralité du processus de construction et des mécanismes de réalisation de la pièce.

Et s'il est bien question de tableaux, le terme ici est employé pour l'ensemble de ses acceptions et ne se limite pas à des considérations picturales : Subdivision d'une pièce marquée par un changement à vue de décor. Spectacle, scène, vue d'ensemble évoquant une œuvre picturale. Description imagée, évocation pittoresque et pertinente faite oralement ou par écrit. Description rapide, concise… La notion de tableau prend ici tout son sens et réintègre sa part mobile.

Aucun des monuments évoqués dans la pièce n'est d'ailleurs clairement nommé. Pas de liste sur le programme, ou projetée sur écran. Seulement des thématiques, des indices, des entrées et mots clés proclamés ça et là par l'un des danseurs, annonces solennelles laissant place à l'imaginaire, convoquant autant de projections différentes que d'individus présents sur scène chaque soir. “Rodin”, “Cathédrale(s)”, “Bourse du travail”, “Emoji”, “Bunker”, “Richard Long”… Chacun construit ses propres ponts et y projette ce qu'il souhaite dans le cadre de ce projet. Le cortège de tableaux s'enchaine sous l'œil attentif du spectateur qui tantôt capte dans un geste, une attitude, une composition, le(s) caractère(s) d'identification de ces monuments, tantôt reste hésitant et se laisse guider ou emporter par une impression, une sensation, un sens de la construction faisant écho à propre histoire.

échos, circulations, évolutions

Le travail des transitions semble composer le cœur même de la pièce. Tout est question de mouvement, ou plutôt de passage. Passage d'un tableau à l'autre, d'un corps à l'autre, du cadre au hors cadre. Jocelyn Cottencin parle lui-même très justement de « trajets » et de « trajectoires » : surtout ne jamais figer les images, ce qui fait signe, mais être toujours dans un mouvement continu. Saisir l'idée sans pour autant la figer dans la forme ou dans le verbe. Il n'est jamais question de reproduction à l'identique, de représentation statique, standardisante. Pas de pétrification des formes, mais une idée de, une intention, une matière en constante évolution. Les corps ne sont jamais tout à fait immobiles, les tasseaux et vêtement passent de main en main, d'un bout à l'autre du cadre. Seul le cadre reste, unique repère, invariable point de stabilité de la pièce.

Dynamique, énergie, lutte, effort

L'œuvre est annoncée comme « pièce performative » : ici encore les mots sont justes. Réalité des corps, de l'effort. On pourra difficilement parler d'interprètes tant les danseurs incarnent leurs partitions respectives et sont corporellement engagés dans l'œuvre. Les corps outils s'imbriquent, se lient, se repoussent, font figures et semblent parfois disparaître, happés par ce mouvement ininterrompu. Pour une exploration sensible et corporelle de l'histoire de l'art.

Seul bémol à cette soirée : alors que les tableaux en formation demandent de circuler autour et de changer de points de vue et alors que le programme de salle (on ne l'aura malheureusement lu qu'après le spectacle) appelle justement le spectateur, s'il le souhaite, à tourner autour de l'œuvre et à prendre ainsi part aux dynamiques en formation, celui-ci, trop timide ou trop conventionnel, habitué à assister en témoin à la représentation théâtrale, restera sagement assis sur son coin de banc ou son coussin, si inconfortables soient-il. La force de la pièce résidant essentiellement dans cette notion de mobilité, il est regrettable que le spectateur ne trouve pas son autonomie dans ce contexte et reste ainsi immobile et inactif. Un challenge à relever pour les représentations à venir afin d‘assurer le total accomplissement de la performance.

À venir : Monumental sera présenté les 17 et 18 novembre au Théâtre de la Cité internationale à Paris dans le cadre du programme Newsettings de la Fondation Hermès.

Joanna Levas


http://strabic.fr/Jocelyn-Cottencin-Monumental


 

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